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COVID-19 - LES INFIRMIER.ES DE L'ÉDUCATION NATIONALE DANS L'ACTION.

Témoignages des Infirmier.es de la Moselle - 57


Partage d’expérience: Travailler en EHPAD pendant la pandémie de Covid-19.

Pendant le confinement, mon engagement a été motivé par la conviction que ma place était auprès des malades et au côté des équipes soignantes qui avaient besoin de renfort.

Dès le vendredi 14 mars, alors que le président de la République avait annoncé la veille au soir, la fermeture de tous les établissements scolaires jusqu’à nouvel ordre, je me suis inscrite sur la réserve sanitaire. Les deux semaines qui ont suivi m’ont semblé terriblement longues, attendant en vain  notre réquisition par le préfet ou notre mobilisation par l’ARS alors que les médias ne cessaient de répéter que le Grand Est manquait de soignants. Lorsque j’ai été contactée par l’ARS le lundi 30 mars, j’ai tout de même demandé l’avis de mon mari qui télétravaillait et de mes quatre enfants qui avaient besoin d’aide pour leurs devoirs à la maison. A l’unanimité, ils m’ont laissée faire mon choix ! Le 1er avril à 00h51, je recevais un mail d’un EHPAD dont l’un des infirmiers était arrêté pour  trois semaines...et malgré la date, ce n’était pas une plaisanterie !

Les faits marquants de cette expérience sont :
  • Notre difficulté à endiguer une infection virale dans un lieu de vie collectif malgré la mise en place de mesures sanitaires strictes ;
  • Notre incapacité à détecter l’infection chez les résidents tant les symptômes étaient multiples et les réactions variables d’une personne à une autre ;
  • La délicate communication par téléphone avec des familles inquiètes qui avaient besoin d’être rassurées ou informées de l’état de santé de leur proche ;
  • L’accompagnement au deuil difficile pour les familles, privées des derniers instants de vie de leurs parents.
Professionnellement, j’ai pu pratiquer des gestes techniques non effectués depuis longtemps (prise de sang, pose de perfusion, pose de sonde urinaire, injections IM, IV, SC, pansement d’escarres,...) et pour lesquels j’avais  une petite appréhension. De nature plutôt confiante, j’ai finalement rapidement retrouvé ma dextérité.  J’ai pu aussi tester mon endurance en travaillant douze heures d’affilée, avec très peu de temps assise mais plutôt debout à arpenter les couloirs avec mes chariots à médicaments, à pansements, à prise de sang, et seulement une courte pause pour le déjeuner. Maintenant je pourrais affirmer que j’ai la capacité à retourner travailler à l’hôpital.

Si c’était à refaire, je le referais sans hésiter, j’apprécierais juste qu’au préalable, il existe un cadre administratif qui réglemente cette collaboration.

De cette expérience de travail exceptionnel, je garde et j’ai envie de partager :
  • Le formidable accueil des équipes ;
  • La rencontre d’aides-soignantes extraordinaires qui avaient à cœur de prendre soin des résidents et avec qui une grande complicité est rapidement née ;
  • La solidarité et la complémentarité professionnelles qui donnent du goût à chaque journée travaillée ;
  • La confiance accordée rapidement par la direction de l’EHPAD et les résidents ;
  • La reconnaissance et les remerciements de la part des résidents et de leurs familles ;
  • La richesse de côtoyer les personnes âgées, de prendre le temps de partager avec eux des anecdotes et de développer une communication non-verbale par des gestes et des regards.

M.

Dès l'annonce de la fermeture des établissements scolaires, il m'a apparu évident que ma place était à l'hôpital et pas ailleurs...Difficile d'exprimer une motivation quand elle apparaît comme une évidence sans aucune réflexion... J'ai été, je suis et je resterai soignante...

Ma première émotion a été la colère, je dois l'avouer...Colère face à une administration défaillante qui n'a pas su s'adapter à cette crise (administration de l'Éducation nationale tout comme l'administration de la Fonction publique hospitalière), j'ai dû "batailler" pour établir mon dossier administratif en vue du contrat, c'était surréaliste et hallucinant.

Après la colère est apparue la peur... pas la peur du virus bizarrement mais celle de ne pas être à la hauteur, de ne pas savoir ; la peur qu'on a pu ressentir en tant qu'étudiant infirmier lorsque l'on commence un stage...

Pour tenter de maîtriser cette peur, j'ai révisé, lu et relu sur les sites internet les gestes techniques infirmiers.

J'ai éprouvé beaucoup de ressentis différents en peu de temps pendant cette période de travail: de la joie (la relation soigné / soignant est extraordinaire), de la colère à nouveau (relation infirmier / médecin.....conflits persistants dans l'équipe), de la tristesse (l'équipe a perdu un collègue qui est décédé de la COVID et que j'ai croisé en inter poste...) et de la fierté (remettre les pieds dans des crocs et une tenue hospitalière après 12 ans quand même).

J'ai retrouvé quelque chose qu'on ne trouve pas à l'Éducation nationale, à juste titre puisque nous ne sommes pas dans le soin technique, c'est la relation au patient qui est unique, relation rendue encore plus particulière car les visites n'étaient pas autorisées.

J'avais oublié et je l'ai retrouvé...se sentir utile...mettre en place des soins, des actes, des paroles qui vont avoir des effets à court terme. À l'Éducation nationale, on peut parfois avoir le sentiment de dépenser beaucoup d'énergie et ne pas voir de résultats immédiats, il faut un peu de temps pour comprendre que nos actions peuvent avoir une incidence mais à moyen voire à long terme.

Je suis fière, contente d'avoir vécu cette expérience, cela m'a permis de relativiser, d'appréhender la rentrée avec beaucoup de sérénité, mis à part la découverte de la foire aux questions sur le retour en établissement pour les soignants.

Me voilà à nouveau dans mon rôle de soignante à l'École, à tenter d'atténuer les tensions, à entendre les peurs des collègues qui essayent de les cacher par de l'agressivité, par des plaintes répétées. J'écoute, j'accueille, je remédie, finalement l'École et l'Hôpital ne sont pas si distants que ça !

A.
Je ne pouvais pas rester chez moi pendant que mes collègues hospitalières étaient dépassées.

Je suis inscrite sur la réserve sanitaire et sur la liste de volontaires du rectorat.

J'ai été contactée fin avril pour une mission par un hôpital gériatrique dans le cadre d'une augmentation du nombre de lits au sein du service COVID.

Il y avait un besoin de 2 IDE et 2 AS, et on m’a garanti un travail en binôme.

J'ai opté pour un poste d'aide-soignante afin de me remettre progressivement au monde hospitalier.

Il s'agissait d'un poste en 12h.
2 jours après mon acte de candidature, l'hôpital m'a recontactée pour me proposer des postes, toujours en binôme, en médecine puis en hébergement renforcé (service pour personnes âgées avec trouble du comportement), le service COVID n'ayant à priori pas de besoins car pas d'augmentation du nombre de lits.
Ayant l'envie de me rendre utile, j'ai accepté.

Je n'ai pas prolongé cette expérience car sur place j'ai rapidement constaté que je ne venais pas en renfort sur des équipes mais à la place d'intérimaires, et les besoins n'étaient pas liés à un manque de personnel à cause du COVID mais à des postes vacants.

Si le travail en binôme a eu lieu en médecine, ce n'était plus le cas en service d'hébergement, ou le personnel s'y refusait même et l'accueil était plus que moyen.

Ce n'était pas dans ce cadre que je souhaitais intervenir, mon objectif étant de renforcer  les équipes et non palier à des postes non occupés.

C'était important pour moi de me mettre à disposition dans cette période de crise, je regrette un peu cette "utilisation" du volontariat, je retiens de cette expérience du plaisir à exercer mon rôle propre avec des personnes âgées.

Je n'ai pas eu de contrat, ni de rémunération à ce jour, juste une attestation de travail.

S.
C’est sans surprise que j’ai appris, ce 12 mars, de la bouche du Président de la République, la fermeture des écoles pour le 16 mars. Autour de moi, trop d’incohérences quant à la gestion de cette crise et surtout un cafouillage monumental. Dans le Haut-Rhin, toutes les écoles étaient fermées depuis une semaine et en Moselle on fermait de-ci delà juste des « classes », ou des écoles et on devait faire confiance aux décisions des ARS sans discussion, mais surtout sans explications.

Cette décision a permis de sécuriser tout le monde, parents, élèves et professionnels. Notre région comptait des admissions aux urgences en très grand nombre et avec très peu de moyens de protection.

Cette décision a néanmoins surpris les directions et il a fallu, dans un temps très bref, organiser l’école à la maison. Vendredi, lundi et mardi nous ont permis de mettre en place la logistique informatique, le recensement des enfants de soignants, et la nouvelle manière  de fonctionner. J’ai pu prendre part en tant qu’infirmière, conseillère technique du chef d’établissement, à toutes les différentes étapes de cette nouvelle organisation du travail.

Pour garder le lien avec les familles, il a été décidé que chaque membre de la communauté éducative prendrait en charge un groupe de 15 élèves. J’ai choisi de suivre un groupe d’élèves de 5°, ceux qui étaient, avant ce confinement, un peu dissipés et aussi avec de grosses interrogations quant à la découverte de leur corps et à une « poussée hormonale » un peu incontrôlée.
Le contact est hebdomadaire (voire plus si demande particulière des familles) et si, dans les deux premières semaines, les questions étaient techniques liées aux difficultés de connexion, aux problèmes informatiques, pour les semaines suivantes un véritable lien s’est créé avec les familles et elles attendaient mon appel avec impatience.

Au début, le temps de communication était assez bref puis au fil des semaines, les familles avaient besoin de rompre l’isolement et les entretiens pouvaient durer une heure. Les questions liées au sommeil, à l’alimentation, aux réseaux sociaux, aux relations familiales étaient nombreuses. On était largement sorti du cadre pédagogique et la consultation infirmière prenait sens.

Mais dans le même temps, j’ai gardé le contact avec les élèves « sensibles », ceux ayant un PAI, une pathologie grave, ou ceux un peu plus « turbulents »  ou ayant des « conditions de vie difficiles ». Le contact était moins fréquent, plus à la demande des familles.

Toutes les semaines, le lien était fait avec l’équipe de direction et on pouvait faire le point sur ces suivis.

A la demande, je pouvais prendre contact avec les familles qui en avait exprimé le besoin. J’ai ainsi pu conseiller les familles sur les difficultés relationnelles qu’a engendré ce confinement, apporté une aide en libérant la parole, et une fois j’ai dû faire le lien avec la gendarmerie pour une suspicion de violence. Face à chaque situation, l’échange avec l’équipe de suivi était maximal et on essayait de trouver la meilleure réponse possible.

Le plus difficile a été de soutenir les familles face aux deuils. Des élèves ont perdu leurs parents et le contact, la distance ont été très difficiles pour moi.
Je sais que d’autres ont perdu des grands parents, des oncles, des proches,… Je sais que lors du retour en classe, il va me falloir beaucoup d’énergie pour prendre ces élèves en charge, leur permettre d’exprimer leur chagrin et les aider à faire leur deuil.

Il va me falloir encore plus de courage pour soutenir ma collègue qui a perdu son compagnon et qui n’a pu lui dire adieu. Et tous les autres dont j’ignore encore le vécu…

La technique a aussi montré ses limites. Mon domicile est situé en zone « mal connectée », les visio-conférences ont été quelquefois difficiles à mettre en place mais j’ai su m’adapter et le travail a toujours pu se faire.

Ce qui me questionne grandement est mon droit à la vie privée. En effet, beaucoup de familles refusent les appels anonymes et j’ai dû laisser mon numéro « visible » pour pouvoir les contacter. Certains (très peu à vrai dire), ont utilisé ce numéro pour me joindre afin de résoudre un problème (le plus souvent technique). On a pu en discuter avec l’équipe de direction et le chef d’établissement est prêt à « recadrer » ou « remettre des limites » en cas d’abus.

J’ai profité de ce temps un peu en dehors du temps pour me former. J’ai pu trouver sur des plateformes des formations sur les discriminations, les troubles dys, l’alimentation, la sexualité...

J’ai suivi ces formations et ainsi enrichi mes compétences professionnelles.

Depuis le début de la crise, on travaille aussi à la reprise des cours. J’apporte mon expertise et on essaie de mettre en place une reprise en mai ou en juin, mais on anticipe aussi la rentrée de septembre.

C’est aussi posée la question de venir en renfort aux équipes médicales et aux EHPAD près de chez moi. C’est une décision, bien évidemment personnelle, mais qui a des conséquences sur la famille, voir sur le cercle familial un peu plus élargi. Me porter volontaire, c’était mettre en danger mes proches fragiles et c’était impossible pour moi de permettre à ce virus de les contaminer en raison d’un engagement professionnel.

J’ai très mal vécu la culpabilité qu’a essayé de me faire porter mon entourage proche ou moins proche. « Être infirmier.re » voulait obligatoirement dire être au « lit du malade » pour beaucoup trop de monde. J’en ai croisé des regards méprisants et hostiles…

Pourtant, je suis restée infirmière et même en « télétravail » j’ai continué à faire mon métier, à écouter, à rassurer, à apporter des solutions, à accompagner, à faire de l’éducation à la santé…

Et quand tout redeviendra « normal », je serai encore à travailler sur ce virus, Covid aura peut-être disparu de nos corps mais certainement pas de nos esprits. Les séquelles seront longues à effacer (si on y arrive) et je doute qu’on nous apporte un quelconque renfort !
B.S.
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